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Faut-il interdire le localisme ?

publié par Lionel, PAC, le dimanche 15 juin 2008


Dans un article du journal Le Monde daté du 26 juin 2007 (« Recrutement, autonomie et clientélisme »), Olivier Godechot a publiquement pris position pour interdire aux universités de recruter les candidats locaux. Plus récemment, il a publié avec Alexandra Louvet sur le site de La Vie des Idées (« Le localisme dans le monde académique, un essai d’évaluation » publié le 22 avril 2008) un important travail empirique, repris dans Le Monde du 2 mai 2008, permettant une première estimation sur données françaises du « localisme » défini comme la propension des universités à recruter des candidats locaux plutôt que des candidats extérieurs. Ces articles ont le mérite de mettre l’accent sur un problème important dans le fonctionnement de l’université. On apprend via Rationalité Limitée que la proposition d’Olivier Godechot a reçu un certain échos chez le législateur puisque le conseil de modernisation des politiques publiques recommande de généraliser la mobilité entre les universités pour les premières nominations. Néanmoins, il nous semble important de clarifier un certain nombre de points dans ce débat concernant à la fois la signification des résultats de leur étude et les solutions politiques pour limiter le clientélisme universitaire.

Comment peut-on interpréter les résultats de l’étude d’Olivier Godechot et Alexandra Louvet ?

Les auteurs comparent les chances d’un candidat local et les chances d’un candidat extérieur d’être recruté par une université. Ils montrent en tenant compte des effets de structure que le premier a 18 fois plus de chances d’être recruté que le second. Ces résultats spectaculaires indiquent que le recrutement local est un phénomène très important en France. Cependant, le recrutement local peut avoir différentes causes

Cependant, pour pouvoir inférer des conclusions politiques, il est important de distinguer les différents processus conduisant une université à recruter un candidat local. Il ne faut pourtant pas tout confondre. Le recrutement local n’est pas une mauvaise chose en soi. Il n’est mauvais que dans la mesure où il conduit à une mauvaise allocation des postes. Nous en avons identifié quatre :

Premièrement, comme le soulignent les auteurs dans leur étude, une part importante du recrutement local peut provenir de complémentarités spécifiques entre les candidats locaux et l’université en question. Cela est surtout vrai lorsque le champs de recherche est très spécialisé ou lorsque les recherches nécessitent l’usage de technologies spécifiques qui sont disponibles dans peu d’universités hors de l’université d’origine du chercheur. Dans ce cas, il serait inefficace de proscrire le localisme. Dès lors que la recherche devient très spécialisée, un appariement idéal entre jeunes chercheurs et laboratoires nécessite un degré minimal de localisme car un chercheur est d’autant plus productif qu’il est dans un laboratoire correspondant à sa formation.

Deuxièmement, si les meilleurs candidats proviennent des meilleures universités, les meilleures universités auront alors tendance à recruter les candidats locaux parce qu’ils sont meilleurs en moyenne que les candidats extérieurs. Dans ce cas, il ne semble pas non plus justifié de proscrire le localisme.

Troisièmement, une université peut préférer un candidat local à un candidat extérieur, simplement parce qu’elle a une meilleure information et une moins grande incertitude sur les qualités du candidat local. Le meilleur des candidats locaux a fait ses preuves sur le tas et le jury sait relativement bien comment le jeune chercheur s’intégrera à l’équipe de recherche. Inversement, un candidat extérieur représente un choix plus risqué pour l’université. Ici la situation est plus complexe car ce choix peut être légitime pour l’université. En revanche, du point de vue de la société, ce conservatisme local dans le recrutement a certainement un effet négatif sur la productivité de la recherche : trop souvent des candidats extérieurs « meilleurs » pour l’université, sont laissés de coté pour un candidat local moins bon.

Enfin, l’université peut recruter un candidat local alors qu’il existe de meilleurs candidats extérieurs et que cette information est à la disposition des membres du jury. Dans ce cas, on parlera de clientélisme ou de cooptation. Clairement, ce type de situation est à limiter autant que possible car elle est à la fois sous optimale pour la recherche et injuste pour les candidats.

Le fort taux de recrutement local mis en évidence par le travail d’Olivier Godechot et Alexandra Louvet ne dit rien sur l’importance relative de chacun de ces processus et il paraît donc difficile d’utiliser ces données pour faire des recommandations politiques.

Quelles politiques contre le localisme ?

Interdire le recrutement local nous apparaît doublement inefficace : d’un côté, cela pourrait contraindre certains « bons candidats » à ne pas être recrutés dans la meilleure université et cela constituerait ainsi une mauvaise allocation des postes. D’un autre côté, tant que la structure des incitations des universités n’est pas modifiée, ces dernières pourront toujours trouver le moyen de contourner l’interdit, par exemple à travers une entente avec une autre institution pour recruter mutuellement les candidats locaux.

Plutôt que d’interdire le localisme, il nous semble préférable de modifier les incitations des universités de manière à ce que le clientélisme soit pénalisé en s’inspirant par exemple du modèle britannique.

Tout d’abord, concernant le clientélisme per se, deux principes du fonctionnement du système universitaire britannique rendent cette option très coûteuse pour les universités : l’évaluation et la transparence. Evaluation : la qualité de la recherche dans chaque universités est régulièrement évaluée et le résultat conditionne l’allocation des crédits de recherche par l’Etat. Transparence : les résultats de l’évaluation sont rendus publics et constituent l’un des critères de choix déterminants des étudiants et des chercheurs. La conséquence de l’application de ces deux principes est simple : engager un candidat médiocre c’est perdre des crédits de recherche et des étudiants (et donc la encore des moyens financiers). Les universités sont donc incitées à engager les candidats les plus productifs quelle que soit leur origine.

Deuxièmement concernant le conservatisme du recrutement local, le système universitaire par la flexibilité des contrats de travail offre une solution simple : les premiers contrats d’embauche sont des contrats a durée déterminée de 1 a 3 ans. Alors qu’une université française doit décider d’engager ou non un candidat pour la vie, les universités britanniques peuvent se permettre de prendre plus de risque et de donner leur chance a des candidats extérieurs qui révèleront sur le tas leurs aptitudes.

Que conclure du localisme identifié par Olivier Godechot et Alexandra Louvet en France ? Tout d’abord une part non négligeable du localisme peut provenir de raisons propres à la recherche et tout à fait légitimes. Pour cette raison, l’interdiction du localisme par des règles interdisant le recrutement local risque de pénaliser la recherche, en particulier dans des disciplines à haute technicité. Cette interdiction reviendrait à gommer les symptômes liés à de mauvaises incitations plutôt qu’à modifier les incitations. Le modèle britannique donne au contraire l’exemple d’un système efficace qui pénalise le clientélisme, récompense les procédures justes de recrutement et limite le conservatisme des universités. Ce système est à la fois efficace pour la recherche et attractif pour les jeunes chercheurs.


 
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