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Nicolas Sarkozy comprend-il quelque chose à sa propre politique industrielle ?

Dis papa, c’est loin les pôles ?

publié par Markss, le jeudi 10 avril 2008

Tags décentralisation - politique industrielle

La lecture d’un discours de Sarkozy « dans le texte » provoque irrémédiablement des effets surprenants. On a beau être Véronisophile ou Silence des loisologue, la manière de faire tourner autour du « je » tous les sujets évoqués, le rythme saccadé de ses phrases, et le « flou oral » de ses remarques restent totalement inattendus pour le lecteur, qui va de surprises en surprises devant les simplifications, les raccourcis, les « Christine et moi avons », etc.

Bref, le premier discours que j’ai lu in extenso est celui du 26 février dernier, dont les derniers paragraphes ont tant marqué la presse, sur les prix qui mont(ai ?)ent trop vite : « on va porter le fer là où ça fait mal » [1] a été repris un peu partout, interprété comme menace envers les distributeurs. Mais ce n’est pas la partie qui m’intéresse le plus. Ce sont les premiers paragraphes que je veux commenter, car ils portent sur un dispositif que je commence à connaître : les pôles de compétitivité. En effet, ce discours a été prononcé devant un « Pôle d’Excellence Rural », sorte d’équivalent rural des premiers. Il défend la politique qu’il a lui-même conçue (« Il n’y a rien de plus réjouissant que de regarder une idée que l’on a eue a un moment, elle devient un projet, que ce projet devient réalité, et des hommes et des femmes peuvent en vivre »), défendue contre l’administration obtuse de Bercy (« Ca a été une très fameuse bagarre parce que je me suis battu contre cette idée [des services de Bercy] qui consistait à voir la compétitivité uniquement dans les grandes structures »), puis la magie advint (« Alors, on a sauvé l’industrie de la porcelaine à Limoges »).

Le tournant de l’aménagement du territoire

Cette caricature résume un vrai débat, qui a eu lieu non pas entre Sarkozy et l’administration centrale, mais entre plusieurs administrations, entre les régions et Paris et entre les régions elles-mêmes, mettant en scène le nombre impressionnant d’acteurs concernés par les pôles. Ce débat est en fait plus largement celui de l’aménagement du territoire : doit-on renforcer les territoires ayant des compétences leur permettant de s’insérer dans la concurrence mondiale (thèse 1), ou bien au contraire chercher à protéger ceux qui ne s’y sont pas inséré, ou qui en sont les victimes (thèse 2) ? Théoriquement, la mutation de l’aménagement des territoires correspond au passage de la thèse 2 à la thèse 1, les pôles étant le moteur de cette nouvelle politique industrielle. Il ne s’agit là bien sûr que de ce qui concerne les capacités productives d’une région, le débat concernant ses habitants étant assez différent [2]. C’est ce passage qu’a loupé Sarkozy, alors qu’il était à la tête des deux ministères qui ont leur mot à dire dans l’aménagement : l’Economie et les Finances bien sûr, mais aussi le Ministère de l’Intérieur, auprès de qui est le secrétaire d’Etat à l’Aménagement (Estrosi à l’époque, si je ne m’abuse). Finalement, son "combat contre Bercy" ne résulte que de la confusion entre ces deux approches totalement opposées.

Dis papa, c’est loin les pôles ?

Sarkozy ne semble donc pas comprendre lui-même les principes avancés par les politiques qu’il met en place. La compétitivité, ce n’est pas parvenir à « sauver » 1200 emplois (le chiffre qu’il met en avant pour le soutien du secteur de la céramique industrielle à Limoges). Si une politique territoriale a un sens, c’est qu’elle permet d’accélérer la croissance d’une région en y implantant des compétences spécifiques dans un secteur donné. L’argument majeur pour ses politiques tient au fait montré avec constance par les économistes que l’innovation est un phénomène spatial : les chercheurs s’inspirent de ce qui est fait non loin d’eux. Mis en évidence aux Etats-Unis par Adam Jaffe, puis par des économistes-géographes comme David Audretsch et Maryann Feldman [3] et en France par Nadine Massard et Corinne Autant-Bernard, entre autres. Les méthodes sont diverses, et ne donnent pas toujours des résultats identiques, même si le message général reste le même : pour de multiples raisons, la connaissance ne vole pas par-dessus les clochers, les collines et les océans. Elle a même tendance à ne pas dépasser des rayons assez réduits, pour peu que les communications entre chercheurs publics et privés, ou bien la collaboration scientifique entre entreprises soit favorisée. Les canaux de cette transmission sont les créations d’entreprises innovantes près des centres de recherche, ou bien près des entreprises mères (comme dans le cas de Stanford avec la Silicon Valley), les citations entre brevets et entre publications scientifiques (il est plus simple de se lire et de se rencontrer quand on est proches), les projets joints de recherche, etc.

Et c’est précisément l’idée des pôles : inciter à la recherche en subventionnant les partenariats divers. L’opuscule récent du Cepremap ne montrait pas, contrairement à ce qu’a cru Alexandre Delaigue, que les pôles ne pourraient pas marcher [4]. En évaluant la politique des Systèmes Productifs Locaux, qui avait précédé les pôles, avec moins d’ampleur et moins de précision, il montrait d’abord qu’il fallait rester réaliste dans les espoirs qu’on y plaçait, mais aussi et surtout que les effets sur la productivité des firmes étaient nuls s’il ne s’agissait que de la distribution de subventions à la localisation dans certains lieux (comme le fut les SPL, à quoi on peut ajouter une fixation très floue des objectifs et une absence totale de suivi).

Les pôles, du moins, dans leur conception d’origine sont des dispositifs d’une tout autre ampleur. Les 17 pôles mondiaux ou à vocation mondiale (les deux premières catégories) reçoivent environ les deux tiers de l’enveloppe prévue pour la politique, soit 1 milliard d’euros. On est loin du saupoudrage. On ne peut pas en dire autant pour les pôles « simples », dont celui de Limoges, qui se divisent la moitié de cette somme à 54 (car, contrairement à ce qu’avance Sarkozy, il n’y a non pas 120 pôles, mais 71, et, seconde bêtise en passant, dire que Limoges est un pôle mondial est assez comique). Un simple coup d’œil sur la carte montre bien qu’il y a eu un saupoudrage au niveau régional des subsides : c’est de l’aménagement du territoire classique, ou l’on accompagne la dispersion. Si l’on ne retient que les pôles mondiaux (au nombre de 7), on est bien dans un dispositif concentré sur quelques lieux performants : Paris, Rhône-Alpes, Toulouse, PACA. Il est difficile de présumer de l’impact de ceux-ci sur les industries de pointe en France, mais le document Cepremap recense pas mal d’arguments pour et contre, qui seront sans doute complétés par un rapport du Conseil d’Analyse Economique sur le sujet prévu cet été.

La rhétorique du sauvetage

Revenons, pour finir, au fond du discours de Sarkozy (il est vraiment trop facile de s’attaquer à la forme). Pourquoi ne faudrait-il pas sauver les 1200 emplois dans le secteur de la céramique industrielle ? Avant tout parce que « sauver un emploi » ne veut rien dire. Ce sont les personnes qui comptent, pas les emplois. Encore moins les secteurs, qu’ils se rattachent ou non à la tradition ancestrale de la porcelaine de Limoges. Une tradition peut avoir un sens économique, en représentant notamment une "compétence territoriale" dont je parlais au début. Les districts italiens, qui constituent l’exemple canonique de ce genre de politique, se sont bien bâtis sur des secteurs traditionnels. Mais ils l’ont fait en permettant aux marchés locaux de se développer de manière autonome. Des politiques actives de collaboration ont relayé les spécialisations industrielles, mais elles ne peuvent les engendrer, justement parce que le propre de ces compétences locales est d’émerger par le jeu de concurrences et de coopérations spontanées. Pourquoi choisir tel secteur ? Et pourquoi ce territoire ? Pour la même raison qu’il fallait « sauver » les salariés de Gandrange : Nicolas Sarkozy est un interventionniste qui n’a rien compris à ce que signifiaient ses propres politiques industrielles.

Une seconde interprétation est possible : en campagne présidentielle dès 2004-2005, dans le but d’acquérir le soutien des édiles locaux (dans le public comme dans le privé), il y voit un moyen de soutenir des industries en difficulté, dans les régions moins performantes. L’économie politique de cette mesure n’oppose alors plus le politique contre l’administration, mais le centre contre les régions. Je ne suis pas sûr que voir les choses ainsi soit plus flatteur pour le Président, rendant à son intelligence ce qu’il retire à son courage politique.


 
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Notes

[1] Bizarrement, la retranscription écrit « fait » !

[2] Le récent livre de Laurent Davezies, La république et ses territoires, que je tenterai de commenter bientôt, vient étendre cette critique aux politiques plus générales de transferts de richesses. La polémique ainsi lancée aura selon moi des conséquences importantes à suivre.

[3] Voir par exemple leur survey dans le Handbook of Urban and Regional Economics.

[4] Et comment le pourrait-il ? On peut difficilement évaluer une politique avec des données qui précèdent sa mise en place. En revanche, c’est un excellent guide pour penser les politiques en économie géographique, avec une application aux SPL, les lointains ancêtres des pôles, mais trop lointains pour transposer la conclusion de l’un à l’autre.

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